Collectionïte aiguë :symptômes, remèdes ? …
Dans un marché du disque pléthorique et en pleine mutation, une poignée de vinylophiles funkopathes figurent parmi les garants de la survie du funk sur support vinylique. Qui sont-ils ? Des collectionneurs, parfois, des amateurs souvent, des passionnés toujours.
Comme la plupart d’entre vous, la musique en général, et le FUNK en particulier, a toujours occupé une place vitale dans mon existence.
C’est elle qui a accompagné mes souvenirs les plus intenses, les plus radieux et aussi les plus malheureux. J’ai toujours nourri une affection et une tendresse spéciales pour ceux et celles qui sont animés par cette même flamme.
L’idée, somme toute candide de leur rendre hommage se traduit sous la forme d’interviews retraçant leur itinéraire vers cette forme musicale qui les chamboule.
INTERVIEW JEAN
Mardi 9
décembre 2003
Jean est l'un des pilliers du forum pour ceux qui fréquentent cet espace. Ses connaissances aussi étendues qu'inattendues paraissent sans limite. Il sait comme personne flairer le bon disque, débusquer la perle rare, et ce, pour des sommes presque ridicules.
L'interroger a été pour moi un vrai délice, car avant d'être un "sondé", il est avant tout un très bon copain.
Te considères-tu comme un amateur ou collectionneur ?
Je n’aime pas trop le qualificatif de collectionneur car il est porteur de relents de ringardise, genre collectionneur de timbres ou de pin’s.
Et puis le terme est un peu prétentieux, un collectionneur est une sorte de «Monsieur je sais tout ». Enfin, je ne mettrai jamais de sommes faramineuses dans l’acquisition de galettes. Je préfère très nettement dépenser 300 euros pour l’achat de 20 disques à 15 euros que pour un seul disque. D’un autre côté je suis collectionneur au sens ou j’essaye dans la mesure du possible de "compléter" les discographies des artistes que j’aime.
Au final je préfère donc le terme amateur. Je dirais plutôt qu’il s’agit d’un mode de vie.
Tu procédes souvent aux échanges, pourquoi ?
Le marché du disque s’est intensifié depuis environ 10-12 ans et devenu exponentiel depuis une
demi-douzaine d’années. C’est pourquoi on est forcément amené, en tant
qu’amateur, à développer des réflexes de marchands. Je n’avais,
jusqu’à il y a environ 5 ans, jamais acheté de doubles pour échanger. Depuis, oui. Au
bout d'un moment, quand tu ne trouves plus ce que tu n’as pas à prix abordable,
c'est en quelque sorte une question de "survie".
Internet a, entre autre été, l’un
des moteurs de la mutation du marché. Je m’étendrai sur la question un peu plus tard.
Toujours est-il que quelques amateurs, dotés d’un certain flair, et par la force des choses, se sont improvisés marchands de disques en stockant des références et en pariant sur la spéculation . D'autres qui n'avaient pas forcément les connaissances ont flairé le bon coup et ont vite appris!
Mais pour être tout à fait honnête et ne pas donner une impression d'angélisme ou de "pur et dur", il m'arrive moi-même de vendre des disques de temps en temps. J'essaye quand même généralement de les vendre en dessous de la côte. Et puis cet argent est plus que réinvesti !
Penses-tu sans être devin que ce mouvement haussier peut prendre fin ou s’altérer ?
Tout mouvement est régi par des phénomènes de mode et obéit à la loi de l’offre et de la demande. Par exemple, il y a quelques années, on
touchait rarement un original de Gil Scott-Heron des 70’s pour moins de 60 euros. A présent tu en trouves à 30 euros ça semble cher ; mais un bon GSH les vaut sans problème, musicalement parlant. On est donc devenus plus raisonnable pour ce type de référence là.
Aujourd’hui, le "funk 80" est très couru en France et à mon goût surcôté,
bien que selon mes sources japonaises, la tendance commence à ’inverser. On peut y trouver certains disques recherchés ici à des prix corrects (par exemple un des mes potes qui vit là-bas, a acheté le Rhyze de 1981 à moins de 15 euros).
Sans me lancer dans un discours politico-économique de bazar, notre société subit une américanisation des idées de par son imprégnation des valeurs ultra-libérales. Donc, on constate des tendances à la spéculation directement liées au capitalisme sauvage.
Attention je ne jette la pierre à personne, c’est devenu un métier, et certains par la force des choses sont devenus businessmen, pour gagner leur bifteck. Par exemple, j’apprécie beaucoup un vendeur comme Sofiane qui est carré et très réglo. Ce que je regrette ou déplore, c’est la mentalité de certains mecs que je qualifierais de voleurs :
ils ont plusieurs discours semblables que vous avez tous entendus un jour du style : « Oh celui c’est une rareté de chez rareté, on ne l’a pas revu
depuis le débarquement des Américains (comme dit WB), patati patata...» . Tout ça pour te faire cracher un max.
Que représente la musique pour toi ?
30% de ma vie. C’est ce qui nous reste et nous aide à tenir dans les coups durs et ce qui rend les bonnes choses encore meilleures.
Ton déclic est survenu comment
?
Sans hésiter, la vision du clip Sexual
Healing de Marvin Gaye. J’étais fasciné
parce que j’avais 12-13 ans, je ne connaissais pas du tout l’homme, et sa
carrière. Puis ma curiosité piquée à vif, je suis parti à la découverte du reste, et du Motown
sound entre autres. Au même moment, j’écoutais beaucoup Voltage FM, les disques à
la demande sur NRJ, donc du Funk Fm 80. La poche lestée de mon argent de poche
hebdomadaire, j’ai fait mes classes à Crocodisc puis à Parallèles. Eh oui,
j’achetais en solo je ne harcelais pas mes parents au supermarché du coin !
J’ai aussi été initié aux vide-greniers par mon
beau-père.
Pour rebondir facilement quels sont les
premiers que tu as achetés ?
Un petit peu avant cette
période, donc disons vers 1983. Des 45t : Easy lover de
Philip Bailey & Phil Collins, Blue jeans
de David Bowie et le 33t de
Lionel Ritchie Can’t slow down
. Ah que de nuits passées à écouter All night long
!
Qu’écoutais-tu auparavant ?
Un peu de tout, j’ai fait mon apprentissage avant
de sombrer dans le Funk. Du Motown sound, de la soul 70 et du funk 80 bien sûr, en
commençant par les grands classiques et les tubes, mais aussi du reggae (Bob
Marley, Yellowman, Steel Pulse...) du punk (Sex Pistols,
Béruriers noirs...) du rock-pop (Dylan, Dire Straits et Bruce
Springsteen tous deux vus en concert) et ce jusqu'à 16-17 ans. Puis, je
n’ai écouté que du Funk. En parlant des deux derniers artistes que j’ai cités, je
me souviens que j’ai voulu me délester d’une quarantaine de disques de rock.
Boulinier n’est voulait même pas ! J’ai fini par abandonner mon sac sur le Bd St
Michel à Paris ! Clin d’œil à celui ou celle qui l’a trouvé et qui se
reconnaîtra !
Peut-on te qualifier d’archéologue
ou de paléontologue ?
Non ce serait prétentieux de le
prétendre. Je n’ai rien découvert ni sorti de référence. Mais on (les
amateurs-collectionneurs) a assuré peut-être, voire sans doute, la survivance d’un
genre musical. Il ne faut pas oublier que même lorsqu’il ne se passait pas grand chose
de bien remarquable entre 1987/1995, à part les débuts de la New-jack, les collectionneurs
contribuaient à assurer le maintien sous oxygène d’une musique en apnée. Le Funk
n’est pas mort et restera toujours alerte tant que des passionnés s’y
intéresseront et entretiendront le mouvement.
Comment
reconnaît-on un collectionneur ?
Impossible ! Il
n’existe pas de profil type, il y a toutes sortes de tronches ! Presque à chaque fois que
j’ai vu quelqu’un du forum WEGOFUNK.COM en personne, il ou elle
n’avait jamais la tête que j’imaginais ! lol
!
Quel est le collectionneur qui force ton admiration
?
Sans hésiter Blaise aka Wonder B.
Cet homme, outre ses grandes qualités de gentillesse, de probité,
d’ouverture, sans parler de son humour ravageur, est un collectionneur émérite,
presque incollable. C’est incroyable à quel point, malgré son gisement de
connaissances, il reste modeste et n’est absolument pas enclin à la rétention
d’informations. Il place les classiques avant les pièces, mentalité que
j’apprécie. Et puis, c’est l’un des rares que je connaisse qui se
rapproche de moi en termes de goûts musicaux. Je veux dire qui aime à peu près tout des
années 1960 à 1980.
Possèdes-tu une liste
?
Non. C’est au petit bonheur la chance, avec des
prises de risques mais depuis quelques années je fais plus gaffe. Ca me change du temps où
j’achetais n’importe quel disque avec un mec en afro sur la pochette (pas de
rires narquois, tout le monde l’a fait !). Comme tu sais, je cherche la bonne affaire, et si
tu marches sur liste, tu as toutes les chances de payer le prix fort. Ponctuellement je cherche
2, 3 trucs (en ce moment le 1er LP de Wynd Chimes et le 45t
Baby you’re the one !). Un exemple, à cause de ma
femme qui devient ma muse parfois, je me suis mis à chercher, il y a quelques années, le 45t
de Feldman (ça m’a pris 6 mois quand même, mon record). Même si je sais
pertinemment que si tu recherches un truc, il y aura toujours un mec pour te le trouver et te le
vendre, quand je sens que ma quête ne s’avère pas jouable en termes financiers, je
lâche l’affaire.
Es-tu friand des white labels,
promo copies ou autres test pressings ?
Pas
particulièrement, c’est pour moi presque sans intérêt hormis peut-être les promo copies
qui se trouvent facilement et pour pas trop
cher.
Budget
Environ
300 euros par mois
Questionnaire de Proust : si le funk
était
femme : Chaka Khan
couscous
Hutch
Funk non ? Cela en est la définition si je ne m’abuse
Définition du
funk
C’est avant tout un état d’esprit, un
esprit réceptif à ce genre de musique porté par l’âme, par ce qu’on à
l’intérieur de soi. Si tu aimes le Funk, si tu le ressens tu sais ce que c’est, sinon
tu ne sais pas lol.
Quelle est ta fierté
?
En terme d’affaire réalisée : le LP de
Joe Quaterman à 10 balles (1,5 euros) (NDR :
Ah Jean et ses fameux disques à 10 balles !), la BO de L’aventure
c’est l’aventure idem.
En terme de charge émotionnelle : des lots où quand
tu vois tout ce que tu as sous les yeux pour une misère tu te pinces, tu as le cœur qui
bat…
A ce propos, j’ai une anecdote qui met en valeur ma tendre moitié, ma
femme. C’était à l’occasion de mon 5e voyage aux States et le premier pour
elle. Rompue par une journée bien touristique (j’entends par-là, la visite forcée et
systématique de chaque boutique de disques), mon épouse repère un rock’n rolleux
tatoué devant son garage avec des tas de disques à vendre à 2$. Une majorité de soul/funk
dans le tas. Le pauvre homme tourmenté nous prononce cette satanée phrase qui se passe de
commentaire : " Ma femme m’a dit : c’est les disques ou moi."
Eh bien je remercie ma femme pour la quarantaine de disques que
j’ai achetés au gusse ce jour là, dont le magnifique «
Hutson » de Leroy Hutson pour
n’en citer qu’un!
Un
regret
C’est malheureux de dire ça mais… de
n’avoir pas eu 5 ou 10 ans de plus, ni la connaissance et le budget suffisants à la
grande période 1988-1990, celle où les gens bradaient leurs collections. Sinon je n’ai
regretté l’achat d’aucun disque puisqu’à partir d’une certaine
somme (15euros) je préfère l’écouter d’abord ou alors je connais. Des merdes à
10 balles j’en ai acheté quantité, mais ça reste 10
balles.
S’il y a le feu chez toi, tu ne peux sauver
qu’un disque : lequel ?
Franchement, impossible de
choisir mais s’il fallait le faire, ce serait peut-être le 45t de Feldman, parce que
j’ai eu du mal à mettre la main dessus. Sinon franchement les disques indispensables
pour moi sont les grands incontournables, des trucs très courants pour la majorité (donc qui ne
valent pas le coup de se faire cramer au 3e degré lol) comme « What’s going on », «
Off the wall », « Thriller », « The dude », « Superfly », « Car Wash » Maze "Live in New
Orleans", une compil EWF, une de Cameo, une de Kurtis Blow, une autre de Luther Vandross
et d’Ashford & Simpson, des tubes comme Oliver Cheatham, Mac Fadden &
Whitehead, Glenn Jones, ou pour du moins connu Never give up on love de Rick Smith une
pure merveille, ou encore Let’s rock de
Feel.
Producteurs
favoris
Quincy Jones, Jacques Fred Petrus & Mauro
Malavasi, Kashif, Ashford & Simpson…
Quels sont
tes facteurs d’achat ?
La bonne affaire. Je
n’achète jamais plus cher que la côte, je ne veux pas engraisser les cochons.
L’unique fois où je déroge à ce principe, c’est lorsqu’il me manque un
disque pour compléter la discographie d’un groupe (là j’avoue c’est un
vice de collectionneur !). Pour exemple, j’ai acheté le Wanting you
de Starpoint à 40 euros, ce qui reste malgré
tout raisonnable.
Comment expliquer que le milieu du funk
est principalement masculin ?
La musique d’une
manière générale est un milieu masculin (aïe aïe, aïe je vais finir en merguez ! ! !) et celui des
collectionneurs plus particulièrement. Regarde, quand tu es môme, qui est ce qui collectionne
les petites voitures, les images Panini ? Des garçons en majorité
lol
Rangement
Cela
fait l’objet de longues et éreintantes négociations avec me femme ! Je gagne petit à
petit du terrain !
Classement
Il est en
train de changer, je vais le rationaliser Avant je m’inspirais de celui de Crocodisc :
groupes, artistes masculins, féminins, Jazz-rock/funk. Compliqué logistiquement parlant.
Je
passe à l’ordre alphabétique en splitant ces sections, c’est tellement plus facile
pour s’y retrouver. Mais je garde quand même quelques sous-sections qui me tiennent
à cœur : old school rap ; funk français, BO, gogo ; world, label Prelude etc. Donc ça reste
bien bordélique lol !
Pochettes
préférées
What’s going on, le profil de Marvin
c’est indépassable, et Three the hard way une BO blaxpo (mon péché mignon lol)
réalisée par The Impressions et Richard Tufo. On voit 3 des acteurs les plus représentatifs de
l’époque, Jim Kelly, Fred Williamson et Jim Brown sur la
pochette.
Internet : d’aucuns pensent
qu’il a sonné le glas ou tout du moins modifié en profondeur la culture du crate-digging.
Qu’en dis-tu ?
Je suis assez d’accord ; ça
tue les affaires (point du vue consommateur, pour les vendeurs c’est l’inverse).
Il n’y a plus de confidentialité. Je n’entends pas par là qu’il faut cacher
les références, mais sur le net ça se transforme en effet de mode et ça entraîne des surcôtes
sur des trucs qui au départ ne valaient que dalle. Ceci dit malgré ces travers (perte de
confidentialité, spéculation excessive), ça contribue aussi à la formation d’une
communauté funk, qui était morcelée auparavant. Ca contrebalance les effets pervers du
médium.
Equipement
:
Une Technics ramassée en brocante (pour un prix
indécent NDR)
Enceintes : pourries ! Un bout que l’on m’a donné et une
autre partie qui date d’il y a 10-15 ans. En plus j’ai acheté (encore pour un prix
indécent NDR) un lot de 5 enceintes de cinéma. Mais il n’y a pas assez de basse.
J’en vends 3 d’ailleurs si ça peut intéresser quelqu’un
!
Prends-tu grand soin de tes disques
:
je ne suis pas maniaque, tu vois je n’ai pas de
pochettes plastiques pour tous mes disques. En revanche, je ne les laisse jamais traîner au
soleil, je ne les empile pas sans les pochettes. Enfin le minimum
quoi.
Quels sont les DJ que tu apprécies
?
Deenasty et
Chabin. Pour moi, ce sont des héros il étaient là quand tout le
monde s’en foutait, quand on parlait de « musique d’ascenseur » de « disco »
avec un sous-entendu péjoratif. Deenasty en tête parce que modeste voire timide.
J’oubliais Sidney aussi…
Es-tu DJ par ailleurs
?
Non je ne saurais pas faire, j’y connais rien en
enchaînement. Pourtant si on me donne les bases et qu’on me paie bien pour un set,
je ne cracherai pas dessus. Avec la thune, je pourrai m’offrir d’autres galettes !
Si tu animais une émission de radio, quel serait ton
concept ?
C’est drôle car il y a une poignée
d’années avec 2 potes, on s’évertuait à réaliser une maquette en vue
d’une émission de radio. Pour nous, le concept qui s’imposait naturellement
était les émissions thématiques, déclinables à
l’infini.
Soirée funk
idéale
Entre une dizaine de copains à écouter Oliver
Cheatham 4 fois de suite à pas d’heure. Ou encore des bêtes de fêtes comme celles
de la Malka dans les 1990’s.
Ta
devise
Le refrain de Charades : « Gimme the
the funk the whole funk and nothing but the funk »




Ahhhh, la 
